3. Docteur, dites-moi la vérité!
Curieuse demande que voilà. En temps normaux, jamais un patient n'exprimerait le moindre doute concernant la sincérité de son médecin.
Il lui fait confiance, sachant qu'il lui donne d'habitude sincèrement son opinion. Et qu'il ne lui cache rien d'important à propos de son état de santé.
Mais est-ce vraiment toujours le cas?
N'arrive-t-il pas que le médecin, constatant la fâcheuse tournure que prend la maladie, préfère dissimuler sa profonde inquiétude derrière un discours vague mais rassurant.
Ce qui n'échappe pas au patient, bien entendu. A moins qu'il n'ait choisi - inconsciemment - de rester aveugle à la détérioration notoire de son état.
Il peut alors parfois trouver le courage de lui demande brutalement:
"Docteur, dites-moi la vérité!"
Que veut-il dire par là? Probablement ceci: "Cessez, je vous prie, de me dissimuler ce que vous pensez réellement de l'aggravation de mon état!"
Pas si mal deviné! Le médecin se demande en effet comment se déroulera la phase terminale chez ce malade.
Mais que peut-il dire à ce sujet sans le blesser en étant trop direct?
Ou sans mettre sa crédibilité (et la confiance de son patient) en danger?
Peut-il se retrancher derrière les dernières statistiques de survie émises par la Faculté?
Cela ne me paraît pas le meilleur choix.
La médecine académique le renseigne sur la durée de survie - en semaines, mois ou années - d'un patient "modal" présentant le tableau clinique actuel de son patient terminal.
Mais son patient est-il bien le patient modal des statistiques?
Il y a statistiquement 80% de chances qu'il le soit. Mais ne se situerait-il pas dans les 20% restants?
Dont la moitié (10%) mourra plus tôt; parfois bien plus tôt.
Tandis que les derniers 10% (ceux qui se situent à l'autre extrémité de la courbe en cloche de Gauss) survivront plus longtemps à cette maladie. Et certains malades BEAUCOUP plus longtemps... Certains même n'en mourront pas du tout!
On parle de miracle dans ce cas exceptionnel. Alors qu'il s'agit tout compte fait d'un phénomène naturel parfaitement prévisible: l'heureuse exception qui confirme la règle.
Mais peut on qualifier d'exceptionnel un phénomène que l'on obseve une fois sur cent?
- Pourquoi mon patient ne serait pas ce veinard? Oui, ce patient-ci, qui me presse de lui dire la vérité.
Je n'ai aucune certitude concernant la manière dont la maladie va continuer d'évoluer chez lui. Je peux deviner, bien sûr. Mon intuition peut me chuchoter un pronostic à l'oreille. Mais ai-je le droit de lui présenter ces supputations comme la vérité?
Il faut pourtant que je lui réponde quelque chose!
Me rabattre tout de même, à l'Américaine, sur les statistiques officielles que je viens de citer?
Mais mon patient n'a vraiment que faire de la durée de survie probable de Monsieur Modal.
C'est SON avenir immédiat à LUI qui l'intéresse. Et rien d'autre."
Au cours de ma carrière d'omnipraticien, j'ai souvent cherché à exprimer ouvertement à mon patient que la maladie avait maintenant atteint chez lui un stade vraiment dangereux. Et qu'une issue fatale n'était pas tout-à-fait à exclure.
A moins d'une guérison miracluleuse - nullement exceptionnelle - comme celle dont j'avais pu être témoin. Miracle dû essentiellement à la VOLONTE du patient de LUTTER pour sa vie. Pourquoi ne serait-il pas le prochain miracle de ma carrière?
Ne pourrais-je pas l'aider à atteindre cet objectif ambitieux?
Ceci me rappelle un fonctionnaire de soixante ans, chez lequel on venait de diagnostiquer - et d'extirper chirurgicalement - un cancer rapidement évolutif du gros intestin.
Ce monsieur me demanda sans détours combien de temps la Faculté lui donnait encore à vivre. Je lui répondis - aussi directement - ce que les statistiques pronostiquaient à cette époque déjà lointaine: "Environ six mois." Et je l'invitai à se battre avec toute son énergie contre cette forme redoutable de cancer.
Et il se battit un an et demi avec succès, soutenu par une thérapie alternative assez chère, mais très efficace.
Un mois à peine avant que sa santé ne se mette à décliner brutalement, il avait encore passé des vacances très réussies à la montagne. Il y avait même fait un peu d'alpinisme!
Terriblement amaigri en peu de temps, il se rendait compte que ses forces allaient bientôt l'abandonner complètement. Et quand il me demanda à nouveau combien de temps lui restait à vivre, je lui répondis sans ambages: "Quelques jours à peine, s'il cessait de s'alimenter".
Il choisit d'"aider la nature" en mangeant et buvant le moins possible, me demandant toutefois d'alléger ses souffrances par des opiacés, si elles devenaient intolérables, ce qui n'a pas été le cas. Il mourut une semaine plus tard, quelques jours à peine après avoir réuni toute sa famille autour de son lit de mort, au cours d'une petite cérémonie religieuse d'adieu qu'il avait organisée avec l'aide du curé de la paroisse.
Voilà une manière de clôturer sa vie que beaucoup souhaiteraient connaître. N'oublions cependant pas que nous sommes loin d'être capables d'un tel stoïcisme jusqu'à l'échéance fatale.
Peu de patients ont la force de contempler sereinement la "vérité" statistico-scientifique concernant leur propre mort prochaine.
Les moins courageux attendront de leur médecin une version moins dure de la Vérité.
Et ils y ont droit. C'est en effet, selon moi, le devoir de tout médecin qui accompagne jusqu'au bout son malade terminal, d'évaluer correctement "quelle" vérité ce dernier est capable de supporter et d'intégrer.
Chaque patient est une personne unique qui mérite de recevoir une réponse "personnalisée" à son exigence solennelle de connaître la Vérité à propos de son décès prévisible. Et l'"inspiration" d'une telle réponse demande du médecin accompagnant une connaissance suffisante des besoins psychologiques - et spirituels - de son patient terminal.
Je vous donne donc ici, chère lectrice, cher lecteur, un bon conseil. N'attendez pas la dernière minute pour choisir le médecin à qui vous oserez demander, en pleine confiance qu'il ne vous mentira pas et qu'il ne vous blessera pas non plus: "Docteur, dites-moi la vérité!"